Petit extrait du livre : "J'étais derrière toi" de Nicolas Farges, que j'aime beaucoup.
"En fait j'ai attendu la trentaine pour comprendre que j'étais exactement comme tout le monde et qu'on était tous dans la même galère, que j'avais été un sacré abruti de me croire au-dessus de la mêlée.(..) Les autres, avant, moi, je pensais que je n'avais rien à leur dire. Mais les autres j'ai été bien content de les trouver quand j'ai eu besoin de parler. Parce que tu sais, avant, je ne parlais pas. Monsieur "pas de problèmes" je te dis. Et aujourd'hui je peux te dire que c'est parce que j'ai parlé des heures et des heures, à des oreilles attentives ou non d'ailleurs, peu importe, que je m'en suis tiré!, oui je le dis haut et fort "merci les autres, merci!". Vous m'avez sauvé la vie et pardonnez moi de vous avoir si longtemps pris de si haut, je vous jure que j'ai bien retenu la leçon et que je ne le referai plus! J'ai même fini par ne plus avoir aucun scrupule, aucune honte à répondre à la question :"Ca va?" par : "Non, ça va pas du tout, j'ai besoin de parler, là, t'as un moment?". Et à ne pas hésiter, moi qui craignais plus que tout de casser mon image lisse auprès des autres en leur parlant trop de moi et de mes éventuels problèmes, à ne plus hésiter à leur parler pendant des heures, comme tout le monde, à saouler sans vergogne les autres de mes paroles comme les autres m'ont saoulé des leurs quand ça n'allait pas pour eux, lorsque je leur faisais croire que, de mon côté, tout allait très bien et que j'étais pour leurs problèmes une oreille aussi attentive qu'ils le sont pour moi lorsque j'ai les miens propres. Et à parfaitement leur cacher qu'ils me saoulaient parfois, au même titre sans doute que, parmi tous ceux à qui j'ai pu parler de mes problèmes ces derniers temps, toi compris, il y en a bien un ou deux à qui j'ai dû prendre la tête à haute dose, non? Je te saoule pas, là? T'es sûr? Moi je m'en tape, finalement, qu'on m'écoute ou pas. Maintenant, je parle. Et il se passe toujours quelquechose quand tu parles. J'ai d'ailleurs bien pigé que, ce que les autres attendent de toi, ce n'est pas que tu leurs épargnes tes problèmes et que tu ailles bien, au contraire. Ce que les autres attendent de toi, c'est que tu finisses par tomber les masques et admettre que tu es dans la même merde qu'eux. C'est ça le vrai partage. C'est ça l'humanité. Tant que tu vas bien, tant que tu cherches à leur épargner tes problèmes, les autres, tu les fascines mais tu n'es pas des leurs, tu es trop haut, ton bonheur les tient trop à distance, les emmerde et les agresse. Et ils t'apprécient davantage encore, ils se montrent encore davantage attentifs et compatissants, lorsque tu tombes les masques après qu'eux mêmes t'ont longtemps considéré au-dessus de la mêlée, attendant avec une impatience perverse le jour où, à ton tour, tu finiras bien par te casser aussi la gueule, comme tout le monde.
Bref, je te disais que j'ai attendu la trentaine pour souffrir. Ou plutôt pour découvrir que je pouvais souffrir comme tout le monde et que ma soi disant force mentale, mon soi disant élégant détachement, ma soi disant distance en toute circonstance, purement théorique, purement idéaliste, purement littéraire, que tout ça ne faisait pas le poids face à un vrai coup dans la gueule bien banal, franc et massif. La trentaine pour devenir un adulte en fait."
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